Soliloques sur le Vaste Monde, Août 2021

Bigard, c'est aussi la France

Finance digitale : le réveil du souverain

 

L’esprit de décision des Français, raconté par les « ronds-points » et les « gendarmes couchés ».

Bigard, c'est aussi la France

 

Je sais ! Ce titre n’est pas tout à fait de moi. Et même je crois me souvenir que je l’ai déjà utilisé. Pas dans cette forme-là. Dans la forme originelle : « Joe (c’est aussi l’Amérique !) » C’est le titre d’un vieux film américain. Produit d’une belle période cinématographique où la société américaine était scrutée jusque dans ses entrailles les plus nauséabondes. Peu après, « Taxi-driver » enfonçait le clou : les minables n’étaient plus simplement des paumés, perdus dans les grandes villes, à la recherche de la pureté, de la noblesse et de la générosité, illusions sociales qu’on ne voyait plus que dans les films à grand spectacle, faute de temples et de prêches moralisateurs. Ils constituaient une masse marinée dans les fantasmes égotiques d’une société en cours de décomposition. Le fric commençait à ronger ce qui était resté de la société américaine après le pourrissement du Viêt-Nam. Plus rien n’était noble, plus rien n’était exemplaire. Le style moche, paumé, vomitif s’était substitué.

Et comme l’Amérique son Joe, la France a son Bigard, et aussi, pour le décor, ses gilets jaunes, ses anti-vax, ses anti-pass et ses adorateurs de ronds-points, sans compter les Mélanchon : les ratés ont maintenant la faveur des plateaux-télé; on les écoute dans les micro-trottoirs dissertant comme des stars des réseaux. Les adeptes de Bigard n’hésitent plus à pousser à la destruction de tout ce qui peut avoir un aspect réparateur, curatif et compassionnel. Eructer plutôt que débattre, violenter plutôt que construire, harceler plutôt que concerter. Nous sommes dans un univers où l’excellence s’affiche sous forme d’influences, où on se met à poil à la première occasion, au mental, comme au physique, où être riche vite, billionnaire encore plus vite, est devenu l’exigence radicale et absolue.

« Tout de suite » est le mot d’une société où l’imbécile de base peut tout savoir grâce à la myriade des informateurs gratuits, oubliant que ce qui est gratuit n’a pas de valeur. Oubliant que quand c’est gratuit « c’est vous le produit ». « Tout de suite » est l’exigence primaire du consommateur « à la deliveroo » qui a le droit de siffler des esclaves pour satisfaire un besoin de pizza à 10 euros. « Tout de suite » a un frère : le bien nommé « J’ai bien le droit » et même « j’ai ma carte vitale ».  « Y a pas de gens supérieurs à moi » et ... pas les politiques en tout cas. Quant au Président qui n’est jamais qu’un homme placé par hasard là où il est, il lui donne une belle leçon, lui, Bigard, qu’est juste un honnête homme et qu’aurait pu être président à la place du président, comme Mélenchon y a pas si longtemps, à qui on a volé son élection.

Bigard demain va défiler et faire défiler au nom des grandes idées. Le vaccin c’est non. Le pass c’est non.
Bien sûr, Bigard est vacciné. Bien sûr il a un pass (puisqu’il est vacciné) mais, il n’y peut rien. Il faut bien manger. Sous l’occupation, Bigard, aurait été pétainiste. Pas de sa faute, le Maréchal aimait bien se marrer et Bigard, pour faire se marrer les vieux, il n’y a pas mieux. Il pouvait pas refuser. Fallait bien manger.

Joe c’est aussi Bigard : avec un flingue, il fait revenir la pureté dans un monde amoché. Et tant pis si la fille de son pote y passait. Elle avait qu’à écouter. Ce qu’il dit Bigard, c’est pas des trucs d’intellectuels. Des mots simples pour des idées simples. Pas de prise de tête ! De toute façon, ça ne monte pas au-dessus de la ceinture.

L’esprit de décision des Français, raconté par les « ronds-points » et les « gendarmes couchés ».


Les temps difficiles nous aident à progresser plus vite et aller au plus profond de nous-mêmes et des autres. Les Anglais le disent sous une forme poétique et concrète : « Every cloud has a silver lining ». Les Français ont choisi une composition en mots abstraits : « A quelque chose malheur est bon ».

Prenons un exemple parmi d’autres. Nos concitoyens, ont, après un enthousiasme sans ombre, laissé de côté l’impératif de la vaccination. La vaccination des autres avait apporté un confort apaisant à tous ceux que les piqures rebutaient. En ce sens, les Français poussent assez loin le sens de la communauté : ils comptent toujours sur le fait que certains se dévouent au profit de la tranquillité d’esprit des autres. Aussi a-t-on assisté, lentement mais surement, à un effondrement des vaccinations. Ce n’était pas de la procrastination mais un retour à une certaine légèreté de l’être, sans frais.

Deux mois après, les temps sont redevenus difficiles, conduisant le Président la République à mettre en place un système sévère. Il ne confine personne mais ceux qui ne veulent pas s’engager dans le grand mouvement vaccinatoire auront du mal à se déplacer. On n’empêchera pas les gens de bouger mais on leur placera des limites mentales à deux doigts du bracelet électronique.

Alors, nos concitoyens se sont précipités dans les centres de vaccination.
Surprise, surprise… ?
Mais non, justement, Français ! très Français !

La France n’est-elle pas le pays du monde qui a installé le plus grand-nombre de « ronds-points » ? La France n’a-t-elle pas inventé une forme architecturale exceptionnelle par son symbolisme et sa simplicité : « le gendarme couché » ?

Fondamentalement, le rond-point est un système qui permet à l’automobiliste procrastinateur de ne pas choisir sa sortie tant qu’il y a de l’essence. Le rond-point réintroduit le temps dans la décision. A l’inverse du croisement qui impose un choix immédiat et définitif limité à trois options (dés lors qu’on n’a pas choisi de reculer), le rond-point ouvre le choix de contourner la décision, de la reporter et même d’en reformuler l’économie par un subtil retour en arrière. En tournant, une dimension ludique apparentée au manège et la ronde offre au citoyen français un moment de retour sur lui-même, sur son enfance aussi. Tant qu’on ne décide pas pour telle ou telle sortie, on repousse l’action comme on avait renvoyé à plus tard les deux piqures de la vaccination.

Deuxième exemple : La France est le pays des « gendarmes couchés » ? Les Français n’aiment pas qu’on les contraigne. L’affaire des limitations de vitesse en est une belle illustration comme l’histoire des séances de vaccination sans cesse repoussées. Quel Français se satisfait-il de ces injonctions : « 30 km/heure », « 50Km/heure » ou « une vaccination », « deux vaccinations » ? C'est pourquoi on a inventé « les gendarmes couchés ». Moins menaçants que les autres, ils savent faire passer un message fort. Finalement, les Français comprennent que « 30 à l’heure » « c’est 30 à l’heure ». L’intégrité de la suspension de leur automobile est à ce prix.  

Alors, ils décident de sortir du rond-point et foncent en respectant les limitations de vitesse pour se faire vacciner.

Voilà que nous venons, grâce à la dureté des temps, de mieux comprendre un aspect clé de l'esprit de décision de nos concitoyens. Ils donnent l’impression de prendre leur temps, mais ils finissent toujours par sortir des ronds-points, en respectant la vitesse réglementaire, si on veut bien les en convaincre.

 

Finance digitale : le réveil du souverain

 

 

Dans un livre que j’avais écrit sur les firmes multinationales, objets économiques qui ont eu leurs heures de gloire il y a bien longtemps, j’ouvris l’introduction par cette citation d’un économiste américain, le professeur Vernon :

« Il semble que les États souverains se sentent sans défense. Des concepts comme la souveraineté paraissent étrangement vidés de leur signification ».

 

Le docte américain s'exprimait dans des termes apocalyptiques, annonçant la mort des nations. D'autres lui emboîtèrent le pas découvrant les nations bien faibles et le monde en passe d'être dominé par quelques firmes mondiales.

 

Les firmes multinationales, c’étaient les 7 sœurs « pétrolières », les marchands de grains, les quelques entreprises minières qui trustaient cuivre, acier et aluminium… Aujourd’hui ? Ce seraient les fameuses GAFAM. Ce seraient ces entreprises qui cherchent à s’emparer du pouvoir monétaire et celles qui cherchent à distraire et à monnayer les fameuses « data » à commencer par celles qui concernent chaque personne dans le monde.

 

Comme les firmes multinationales d’autrefois, les nouvelles firmes se moquent des frontières, des réglementations, vont même plus vite que la capacité des Etats à ajuster leurs dispositions légales et réglementaires. Elles tissent des liens économiques, informationnels voire politiques qui fragmentent les espaces économiques, politiques, culturels.

 

Quand le pouvoir politique chinois s’éveille…

 

Pourquoi s’en inquiéter ? Pourquoi inquiéter les Etats en leur reprochant d’avoir abdiqué leurs pouvoirs souverains ? N’est-ce pas là aller contre le progrès ? L’acharnement des tiers de confiance, contournés ou neutralisés, à retarder un mouvement puissant en marche vers un avenir meilleur, n’est-il pas la manifestation de corporatismes dépassés et d’une incapacité à vouloir s’ouvrir à l’avenir….

 

Il est symptomatique que la première réaction d’envergure d’un souverain vis-à-vis de ce que d’aucuns qualifient de mouvement irrépressible soit venue brutalement, totalement, de la Chine, pour laquelle le mot répression ne serait pas étranger !!! A la stupéfaction du monde de la « tech » qu’elle soit « crypto », « data » ou autre, la Chine est la première nation à avoir posé les bornes du souverain à des activités qui se voyaient sans limites voire capables de faire sauter verrous archaïques et murailles préhistoriques.

 

Ici et là, les autorités chinoises avaient déjà commencé à réglementer, à cantonner, à restreindre certaines activités « nouvelles » « porteuses d’avenir ». Il s’agissait de ne pas se laisser emporter par les Initial coins offerings et les aventures auxquelles elles ouvraient la voie. Les manifestations restrictives des autorités américaines avaient conforté une sévérité partagée. Puis, la détention ou l’usage de monnaies « cryptées » ou « digitales » se trouvèrent contrôlées et les débordements internationaux, interdits.

 

Les autorités chinoises sont montées d’un cran. Ce fut le coup de tonnerre de l’interdiction d’Ant, puis des coups d’arrêt à quelques levées de fonds de grandes entreprises chinoises aux Etats-Unis. Et maintenant c’est le secteur de l’Education qui est touché.

 

Les commentaires sur ces mesures sont trop souvent inspirés par des prises de position politiques en vertu desquelles les autorités chinoises reproduisent ce qui leur est dicté par le parti communiste. Leur attitude, « incompréhensible », « anti-économique » serait évidemment l’objet de discussions très sérieuses au sein même du pouvoir, voire du parti communiste. Les grandes institutions économiques, les grandes entreprises, une fraction importante des représentants politiques s’assembleront surement pour ne pas laisser triompher ces prétentions « souveraines »…

 

En vérité, le mouvement des autorités chinoises vers davantage de réglementation est la manifestation d’une prise de conscience : l’espace monétaire et financier d’un pays ne peut pas être livré aux jeux d’intérêts privés sous prétexte qu’ils sont porteurs d’innovation.

 

Quand le monde capitaliste suit l’exemple chinois.

 

C’est ainsi qu’il faut comprendre l’affaire Binance, un des leaders de la nouvelle économie financière et monétaire, dont une chronique disait qu’elle était « dans des relations difficiles avec les régulateurs » !!! Binance s’est fait sérieusement accrochée par la Financial Conduct Authority, entité de régulation britannique  pour qui cette entreprise « n’était pas autorisée à entreprendre une activité réglementée au Royaume-Uni ». Dans la suite de ces déclarations, les régulateurs japonais, italien, Malais, ont rappelé que Binance n’avait pas d’autorisation pour agir dans ces pays.

 

Réglementer ? La patronne de la FED, Janet Yellen, y pense sérieusement déplorant que les Etats-Unis soient encore bien en retard ou très en deçà des réglementations efficaces. Premier pas vers une régulation plus forte : le président de la SEC, Gary Gensler, pense à des règles qui créent des barrières à l’entrée et peut-être même à une interdiction pure et simple des crypto-monnaies.

 

Il n’est pas sûr que ce soient des objectifs sérieux mais le fait que des crypto-monnaies s’annoncent délibérément comme des concurrents du dollar ne peuvent pas laisser présager d’une sorte d’indifférence polie ou admirative des institutions politiques et financières américaines au nom de la révérence qu’on doit toujours avoir à l’égard de l’esprit d’entreprise et de l’innovation.

 

Progressivement, on assiste au retour du « Souverain » dans le débat sur la finance digitale, des smart contracts, monnaies digitales et autres tokens. Gérer la monnaie est un acte de pouvoir à l’égal de rendre la justice, édicter la loi et protéger les frontières. Gérer la finance est un acte de protection tant en ce qui concerne les particuliers et leur épargne que les entreprises et leurs ressources de financement.

Les récentes déconvenues sur le laxisme de la gestion des stablecoins montrent que l’absence du souverain revient à livrer les citoyens de base à l’esprit de « greed » et aux manipulations des plus douteux.

 

Je concluais dans le livre cité en introduction :

« Les firmes multinationales obéissent à une logique interne parfaitement rationnelle quand elles étendent leur réseau à l'ensemble de la planète. Mais au plan national, la logique de ce système devrait trouver ses limites, au moins en théorie, dans la souveraineté du pouvoir politique, responsable de l'intérêt général et pas seulement économique ».

Les mêmes causes produisant les mêmes effets, le souverain d’aujourd’hui est en passe de se réveiller.

 

 


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