Marchés: Théorie et autres constatations

Une bombe scientifique va éclater : la théorie des marchés et de la formation des prix est fausse.

 

 

 

Il était venu comme tous les experts d’assurance. Il avait fait son boulot, rapidement, efficacement. Un dégât des eaux, ce n’est pas la mer à boire.

 

 « Vous avez un devis ? ».

 

J’avais pris soin d’en demander un à un artisan. L’expert le regarda, lentement, se retourna vers le mur endommagé. Regarda le devis à nouveau.

 

« Ce n’est pas cher pour le quartier ! C’est bien. La compagnie va vous répondre sur ce devis. Pas de problème ».

Je répétais : « ce n’est pas cher pour le quartier… ? ».

 

« Eh bien, oui, dans votre quartier c’est plus cher d’habitude. Dans le XVIème aussi, ou à Neuilly ou le septième… ou »

 

Je l’interrompis : « c’est le même travail pourtant ! ». Il me regarda avec de l’ironie dans les yeux. « Vous me blaguez, Monsieur ! » et s’en fut. Je reçus comme il me l’avait annoncé un accord de l’assurance sur les travaux.

Partant de cette mince observation, j’en vins à ce constat :

 

«Le marché ne marche pas».

 

J’avais, c’était évident, fait une remarque un peu niaise. J’aurais dû réfléchir. Face aux consommateurs, face à la demande, il y a deux attitudes. L’une qui dit que, sur les marchés, l’offre et la demande se rencontrent, se jaugent et se comparent. Les consommateurs disent, par exemple : «on voudrait beaucoup de ce produit». Les Producteurs disent «ah, c’est trop bête ! On n’en fabrique pas autant que vous en voudriez. On ne pourra pas servir tout le monde !». Alors, ils montent les prix et sortent ceux qui ont peu de moyens. Ceux qui ont les moyens resteront et obtiendront le bien désiré. On peut imaginer l’inverse : les producteurs ont beaucoup fabriqué et aimeraient bien vendre à un prix cher. Mais à ce prix cher, ils ne vendent pas leur production. Il n’y a pas assez de consommateurs. Il faut donc en recruter de nouveaux et les faire entrer dans le jeu de la rencontre entre l’offre et la demande. En baissant les prix, ils rouvrent le tourniquet et font pénétrer dans la sphère de l’échange ceux qui en avaient été exclus.

 

Le prix, c’est le moyen de faire venir les gens sur le marché ou de les faire partir. Le prix est un agent recruteur. Un homme sandwich. Le prix se promène dans les rues en criant, «J’ai baissé, bonnes gens, venez tenter votre chance !» ou «au contraire, je viens de monter, ne vous déplacez pas !»

 

On remarquera que dans tous ces cas, les prix sont uniques. On ne dit pas qu’il y a un prix pour les riches et, en même temps, pour le même produit, un prix pour les pauvres. Ce serait contraire à l’efficacité du prix. Il se disperserait. Le producteur ne saurait plus où donner de la tête. Quant aux consommateurs : les riches essaieraient de se faire passer pour pauvres !!!

 

Pourtant, ma petite histoire montre que tout ceci est bien théorique. Dans mon quartier, l’heure de plâtrier et celle du peintre valent plus cher que dans le XXème arrondissement ou dans la Seine-Saint-Denis, sachant que le producteur peut être le même : donc le peintre/plâtrier aurait un prix pour un endroit, un autre pour un autre et un troisième. La seule limite serait sa capacité à garder le contrôle de cette diversité foisonnante.

 

Donc, l’offre rencontre la demande dans des conditions qui laissent rêveur. A la gueule du client on a envie de dire.

 

« Prenez un verre de bière, si le cœur vous en dit… »

 

Du coup, pour mieux comprendre, j’ai poussé mon enquête : je suis allé prendre un verre de bière dans différents endroits de Paris. C’est le prototype de l’enquête qu’on aime faire, si on a le temps. J’ai commandé « un demi garçon s’il vous plait » et j’ai bien fait attention à toujours commander des demis de même contenance et une marque de bière parfaitement identique. Bingo, les prix n’étaient pas les mêmes ! Et pourtant, il s’agissait bien du même produit, dans la même quantité, servi dans les mêmes conditions. On m’a dit alors que mon enquête était biaisée : à Paris, c’est une évidence que le demi sur les Champs Elysées vaut plus que le demi à Barbés. La demande pour une place à la terrasse d’une brasserie sur les Champs y est plus forte. Les gens sont contents. Ils voient d’autres gens passer. Et les gens qui passent se disent que ce serait bien d’être là assis à prendre une bière et à regarder les gens passer.

 

Sauf qu’il y a quelque chose qui ne va pas. On parle de bière ici et pas d’un « point de vue ». On mélange les choses. Ou alors, les gens qui achètent une bière 100 sur les Champs Elysées achètent en même temps une vue sur l’avenue. Dans le prix, il y a deux prix. A Barbes, ça ne peut pas être 100 puisque la vue est moins chouette que sur les Champs. Et puis on m’a dit aussi que sur les Champs, on est servi, pas à Barbes, ou moins vite, ou moins bien. Donc, dans les 100 des Champs on a aussi payé le sourire de la serveuse ou la dextérité du garçon… Ainsi tout s’explique : ce ne sont pas les mêmes prix parce que plusieurs prix sont compactés en un seul. C’est plus commode, pour facturer les clients. Aucun doute là-dessus.

 

N’empêche que ma bière n’avait pas le même prix et que les histoires de « vue », « de services » et « de quartier » avaient bon dos.

 

Des prix locaux, des prix régionaux et nationaux et internationaux…

 

Continuant mon enquête dans un domaine économique aussi évident, solide et même pesant qu’est l’immobilier, celui qu’on nomme résidentiel parce qu’on vit dedans, je fus confronté à l’évidence : les prix varient considérablement pour un même bien, construit à la même époque et installé dans les mêmes conditions sociales qui disent qu’un quartier est bien fréquenté ou pas.  A Bordeaux, un petit hôtel particulier sympathique vaut beaucoup moins cher qu’à Paris. Je ne parle pas du deux-pièces cuisines dans le 1er arrondissement de Paris et celui qu’on trouve à Vierzon, ou dans un charmant petit village du Morvan. Insistons là-dessus : il s’agit des mêmes biens. L’écart de prix montre des rapports de 1 à 5 ou même plus.  On me dit qu’il faut que je comprenne qu’il y a des marchés locaux, même régionaux comme il existe des marchés internationaux. En conséquence de quoi, il y a des prix locaux, régionaux et internationaux. J’ai alors demandé si les prix variaient de la même façon. On m’a souri. On m’a parlé gentiment. On m’a dit que les marchés locaux fonctionnent localement au contraire des marchés internationaux qui fonctionnent internationalement. Ce ne sont pas les mêmes. Donc les causes des uns ne donnent pas les effets des autres.

 

J’aurai dû y penser.

 

C’est ça la vie : la diversité, la différence. Les gens, les biens, les idées se ressemblent moins qu’on le dit. Les choses qui paraissent se ressembler, dans les faits ne se ressemblent pas toujours ne serait-ce que sur un point : le prix.

 

En continuant mon enquête, j’ai découvert des tas de cas qui sont exemplaires. Les restaurants ! Trop facile, me dira-t-on. Il est évident que le prix n’est pas le même quand il y a du caviar et du homard dans le menu au lieu et place de la choucroute et des merguez. On m’a même fait remarquer, pour montrer que la question est loin d’être simple, qu’il y avait des restaurants pas chers sur les champs Elysées et des restaurants top (aussi au point de vue des prix) dans des petites villes de province. Si on voulait être simpliste, on dirait que les endroits où l’immobilier est le moins cher sont aussi ceux où la bonne bouffe est la plus chère. Mais ce n’est pas le sujet.

 

Le prix du vin, le prix du parfum.

 

Il faut aller jusqu’au bout de l’enquête. C’est maintenant clair pour tout le monde que le prix d’un banquier n’est pas le même à Romorantin à la caisse de son agence que dans la City à une table de change. Et pourtant, il s’agit bien d’un banquier. Il est vrai qu’on revient à ce concept de marchés locaux et pas locaux. Ce serait ce qui fait la différence entre Romorantin et la City. On peut continuer avec le prix du Vin. Une vraie caricature. S’il y a un domaine économique où la multiplicité des prix est affolante, c’est bien celui-là ! Même les années jouent un rôle là-dedans ! Le litre de vin en soi, le vin conceptuel et abstrait n’existent pas dans la vie économique. On n’aurait jamais pu fonder la théorie économique Classique en considérant l’économie du Vin. Ou, dit autrement, si les théoriciens avaient voulu tenir compte de l’économie du vin, ils en seraient venus à une toute autre théorie que celle de l’unicité des prix sur les marchés de concurrence pure et parfaite.

 

Il faut continuer pour faire œuvre scientifique. Et le parfum ! Là, c’est encore plus incroyable. Fixer un prix pour un parfum revient à fixer un prix pour de la fumée, un brouillard, un banc de brume ou un souffle de vent ! D’où peut-on tirer que le prix du parfum est unique ! Il y a aussi les foulards. Un carré de soie, c’est un carré de soie ? Justement non, il y a carrés de soie et carrés de soie. Il y a donc le prix de carrés de soie rue du fg saint honoré, pour prendre un exemple au hasard, et le prix de carrés de soie ailleurs.

 

La conclusion ? C’est un constat d’inefficience et, pire encore, de malhonnêteté scientifique. Le prix unique qui se forme sur le marché pour les mêmes biens est une erreur dogmatique. Ceux qui ont voulu que les prix soient uniques y avaient intérêt. Ils ont diffusé avec une intelligence dévoyée et perverse une théorie dont ils savaient les bases biaisées et fragiles.

 

La crise d’aujourd’hui, comme les crises du passé, ne sont-elles pas issues de cette vision faussement scientifique ? Ne doit-on pas revoir tout de fond en comble ? Ne doit-on pas poser comme fondement d’une nouvelle théorie économique que la rencontre de l’offre et de la demande ne donne pas un prix mais « des prix » ? Les prix dans cette configuration ne sont donc pas des agents recruteurs ou repousseurs.

 

Que sont-ils alors ?

 

C’est l’objet d’une nouvelle théorie économique que de nous le dire afin de sortir de la crise et de son cortège de souffrances.

 

 

 


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